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PETITE FABLE


de

Jean Durier-Le Roux

C’est une île. Pas très grande, mais pas trop petite non plus. Elle est perdue toute seule, au milieu d’un immense océan. Enfin, toute seule, pas vraiment, parce que des îles, il y en a d’autres. Mais les autres, ce ne sont que des îles de feu ou de glace. Alors, notre île, elle est toute seule. Elle est jolie, notre île. Elle a des vallons, des plaines et des rivières; elle a des couchers de soleil et des matins roses; elle a des nuages et des éclaircies; elle a des vers luisants et des petits lapins. C’est vrai qu’il y en a d’autres des îles, mais les autres, elles n’ont pas tout ça.

Sur notre île, il ya des habitants. Si! si! Des habitants humains. Vous vous rendez compte? Des habitants humains… Sur les autres îles, celles qui ne sont pas trop loin, ça, on en est sûrs, il n’y en a pas. Enfin, on en est sûrs, pas tant que ça. Parce qu’on connait les îles qui ne sont pas trop loin. Mais puisqu’il y en a qui ne sont pas très loin, il doit bien y en avoir d’autres et, les habitants humains, qui sont très intelligents, ils se disent que statistiquement, très loin, très, très, très, loin, quelque part dans l’immense océan, vue l’immensité de l’océan, il doit bien y en avoir d’autres avec des habitants humains mais qu’on ne le sait pas. Alors, on dit qu’on sait qu’on ne sait pas mais que c’est vraisemblable, possible, et même probable. En tous cas, si c’est vrai, on sait qu’on ne peut pas y aller pour voir parce que c’est trop éloigné et qu’on ne sait pas où c’est.

Voila.


Donc, sur notre île, il y a des habitants humains. Pas beaucoup. Pas beaucoup parce que l’île est petite.

Vous allez voir comme c’est amusant, mais sur cette île qui est petite, des habitants humains, il y en a juste cent.

Alors, les habitants humains, ils vont, ils viennent, ils vaquent à leurs occupations; ils produisent, ils inventent, ils créent, ils progressent, bref, ce sont des habitants humains normaux et ordinaires qui ont des activités d’humains normaux et ordinaires.

Les fruits de leurs productions, de leurs inventions, de leurs créations de leur progrès, ils en font un gros tas et ils se le partagent. Ils se le partagent équitablement. Si, si, si! Ils se le partagent avec la plus grande équité.

Il y en a deux, de ces cent habitants qui prennent quatre vingt dix pour cent du tas et les quatre vingt dix-huit autres qui se partagent le reste; c’est à dire les dix pour cent restants. Alors, vous voyez, hein! que c’est équitable. Quand les quatre vingt dix huit produisent dix pommes de terre, les deux en prennent neuf et les quatre vingt dix huit se partagent la dernière.

Tout le monde est content.

Les quatre vingt dix huit sont contents parce qu’ils se disent que les deux, il n’y a qu’à les laisser dans leur coin avec leur fortune et les ignorer. Être aussi riches que ça, qu’est-ce que ça leur apporte? Leur fortune, ils ne vont pas la manger! Et puis, il y a toujours eu des riches et des pauvres et nous n’y changerons rien. Alors, oublions-les dans leur particularité de riches et vivons comme nous pouvons avec notre part, ne nous posons pas de questions et n’en parlons plus.


Les deux aussi sont contents. Oui, ils sont contents parce qu’ils trouvent que leur fortune leur est agréable et que la répartition est bien faite. Enfin… Ils sont contents… pas tant que ça. Pas tant que ça parce que dans le fond, ils sont deux. Chacun des deux préférerait être tout seul. Chacun des deux préférerait que l’autre n’existe pas, ou n’existe plus. 

Du coup, chacun des deux consent des efforts démesurés pour éliminer l’autre afin de récupérer l’un la part de l’autre et l’autre la part de l’un. Chacun des deux vit dans une angoisse permanente à la seule idée que l’autre en fait autant. Déjà, rien que pour ça, on comprend qu’ils ne soient pas très contents.

Mais ce n’est pas tout. Chacun des deux se dit que quand il aura évincé l’autre, au lieu de partager les quatre vingt dix pour cent avec l’autre (ce qui ne fait, somme toute, que quarante cinq pour cent chacun), il n’aura plus à partager et il récupérera les quatre vingt dix pour cent qu’il se partagera à lui tout seul. Ça, c’est plutôt positif et majore le contentement. Seulement voila. Lorsqu’il en sera là, n’ayant plus à faire des concessions pour combattre la concurrence de l’autre, il pourra, et il devra trouver des moyens et des motifs pour augmenter ses revenus. Il lui faudra découvrir des procédés nouveaux pour accroître encore ses gains. Comment réussir à ramener la part des quatre vingt dix huit (qui entre temps seront devenus quatre vingt dix neuf)?

Toute stagnation est préjudiciable. Il faut aller de l’avant! Celui qui ne progresse pas régresse. Donc, s’il pouvait ne leur laisser, au lieu de dix pour cent, que neuf, ou huit, voire sept…


Comment y parvenir? Mais comment y parvenir?

Par anticipation, cela le perturbe, cela le mine, cela le déstabilise et c’est cela qui nuit à son plein contentement.

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